Point presse mensuel d’octobre 2010

Bonjour à tous,

J’espère que vous allez bien. Nous allons bien sûr échanger sur les travaux du Conseil Exécutif qui s’est tenu hier après-midi.

Les questions économiques ont été cœur de certains de nos débats. Donc, je vous propose de faire un point sur la conjoncture et sur le regard que nous portons aujourd’hui sur la situation économique mondiale et européenne.

Bien sûr, j’aborderai ensuite les questions plus spécifiquement françaises et le dossier des retraites et de la situation sociale.

Egalité hommes-femmes

Mais auparavant et en tout premier point, je souhaiterai vous dire à quel point je me réjouis de la progression au Parlement, au Sénat en particulier du dossier sur les quotas au sein des conseils d’administration des entreprises. Peut-être savez-vous que le 13 octobre dernier, la commission du Sénat a entériné un texte qui devrait venir au vote du Sénat dans quelques jours. C’est à mes yeux tout-à-fait important. Peut-être vous souvenez-vous que j’avais souhaité introduire dès 2005 une recommandation dans les code de gouvernance Afep-Medef. Les choses avaient été un peu délicates et il avait fallu attendre début 2010 pour que la recommandation de la mixité des conseils d’administration soit introduite. Mais il me semble tout-à-fait important que la loi confirme cette approche. Je crois qu’il y a des moments sur des grands sujets où une loi est tout-à-fait nécessaire. Et je dois vous dire que je ne serai pas choquée s’il y avait, en plus, à l’avenir, des recommandations de mixité ou de parité au-delà des conseils d’administration dans les Comités directeurs des entreprises.

L’égalité hommes-femmes est un enjeu historique et je crois qu’il est important que nous en soyons tous conscients. Je regrette d’ailleurs de ce point de vue que le mode de scrutin qui a été adopté pour l’élection des conseillers territoriaux conduise à l’abandon d’un principe que les politiques avaient adopté de la parité des candidatures. Donc, je voudrais vraiment, j’insiste, féliciter les députés qui ont déjà voté le texte et les sénateurs qui ont préparé le texte qui va être soumis au Sénat dans quelques jours. Néanmoins, je voudrais attirer votre attention sur un point particulier du texte qui va arriver au Sénat. En effet, à l’origine, le texte prévoyait que la mixité des conseils d’administration devait s’appliquer également aux EPIC et aux EPA, c’est-à-dire aux établissements publics à caractère industriel et commercial de l’Etat et aux établissements publics administratifs de l’Etat. Pour une raison étrange, la Commission des lois du Sénat a adopté un amendement supprimant l’obligation de mixité dans ces conseils d’administration de ces EPIC et de ces EPA. Je trouve cela tout-à-fait dommage et inexplicable. Dans l’amendement qui a été adopté, il est dit que l’application du principe de mixité répond à un objectif louable d’exemplarité de l’Etat. Toutefois, cette obligation ne parait pas opérante pour deux raisons. Des raisons de principe et des raisons pratiques. Je pense qu’il serait intéressant que nous nous interrogions tous sur ces raisons de principe et sur ces raisons pratiques.

Je pense que nous ferons savoir aux sénateurs à quel point nous considérons qu’il faut étendre ce principe de mixité partout. Partout, partout, partout.

Conjoncture

Je vais maintenant changer de sujet, quoi que mon attachement à cette mixité est lié évidemment à des raisons fondamentales d’égalité entre les hommes et les femmes. Mais il y a aussi évidemment des enjeux d’efficacité et de créativité. Efficacité et créativité dont on a particulièrement besoin aujourd’hui, compte tenu de l’environnement économique dans lequel nous sommes. Et je voudrais, si vous le voulez bien, vous montrer quelques tableaux très simples pour que nous ayons tous à l’esprit la conjoncture dans laquelle nous nous trouvons.

Vous voyez, sur ce premier tableau – et nous pourrons vous donner des copies de ces documents après si vous le souhaitez – que après la catastrophe du dernier trimestre 2008 et du premier trimestre 2009, la croissance mondiale a retrouvé des couleurs, était à nouveau positive et même à un rythme assez soutenu puisque nous étions à un rythme supérieur à 5,5 %, tant au dernier trimestre de 2009 qu’au premier trimestre de 2010. Ce qui me semble tout-à-fait inquiétant, c’est qu’il y a peut-être une cassure de ce rythme et que, au 2ème trimestre de 2010, il y a un ralentissement dans ce retour de la croissance. Donc, ça, c’est quelque chose qui n’est peut-être pas dramatique mais qu’il faut avoir à l’esprit. La vigueur que nous avons retrouvée quand nous avons commencé à sortir de la très grave crise est aujourd’hui moins forte.

Et peut-être que cela ne serait pas si inquiétant s’il n’y avait pas en même temps des déséquilibres majeurs. Je vous propose de regarder ces deux courbes qui sont assez spectaculaires qui retracent l’évolution des soldes des balances commerciales : en orange de l’ensemble de l’Asie et en rouge des Etats-Unis. Vous voyez que nous étions dans une courbe tout-à fait comparable en matière d’équilibre pendant toutes les années 90. Puis il y a eu ce que vous connaissez tous très bien, l’aggravation vertigineuse du déséquilibre commercial américain pendant que, à un rythme plus lent, mais tout-à-fait progressif mais néanmoins régulier, l’Asie a accentué son excédent commercial. Jusqu’à ce que nous arrivions à des pics en 2008, à peu près au moment de la crise, avec un rétablissement de la situation, c’est-à-dire un déficit américain moins accentué au cours de l’année 2009, mais qui, à nouveau, depuis le début de l’année 2010 plonge pendant que l’excédent commercial de l’Asie augmente d’une manière assez radicale. C’est cette évolution qui explique largement ce que certains appellent aujourd’hui la guerre des monnaies, qui est en réalité une guerre commerciale. Et si j’insiste ces données aujourd’hui, c’est parce qu’il me semble très important d’avoir la configuration économique du monde à l’esprit à la veille de décisions très importantes qui pourraient être prises soient dans le cadre du G20 qui va se tenir dans 15 jours, soit dans le cadre du Conseil européen qui va se tenir dans une semaine, un peu plus d’une semaine mais peut-être un peu plus de 15 jours.

Je m’explique : nous devons tout faire aujourd’hui pour empêcher qu’un scénario post-1929 se reproduise. Un scénario post-1929, c’est un scénario dans lequel nous n’aurions pas été capables d’installer une véritable coopération internationale tant sur les monnaies que sur le commerce. Un scénario post-1929 est un scénario dans lequel nous n’aurions pas été capables de lutter rapidement et efficacement contre la montée du chômage. Un scénario post-1929 serait un scénario dans lequel face à tous ces dangers, nous n’aurions pas d’autre choix que le repli sur nous-mêmes et la mise en place de formes modernes de protectionnisme.

Le G20 de Séoul sera par conséquent à nos yeux tout-à-fait important et le Medef ira à Séoul avec une importante délégation de chefs d’entreprise français.

Gouvernance économique

De la même façon, les discussions en cours hier dans le cadre de l’Eurogroupe, aujourd’hui dans le cadre de l’Ecofin sont tout-à-fait essentielles. Il s’agit de faire avancer sérieusement la gouvernance économique de l’Europe. Et de ce point-de vue, nous voudrions dire et il y avait une unanimité intense du Conseil exécutif sur le sujet hier, nous voudrions dire à quel point nous considérons que les recommandations du groupe de travail présidé par monsieur Herman Von Rompoy sont les bonnes. Il est important aujourd’hui de poser une pierre nouvelle dans l’intégration européenne. C’est par la mise en œuvre de principes de gouvernance économique que nous pourrons le faire et nous devons intégrer comme critères à surveiller dans le cadre de cette gouvernance économique non seulement les déficits, ce qui était déjà dans le Pacte de stabilité, mais plus sérieusement, et ce qui était peut-être insuffisamment mis en avant dans le Pacte, le niveau d’endettement de chaque pays européen et le niveau d’endettement global de l’Europe. Vous savez que, à la fin de l’année 2010, l’endettement de l’Union européenne atteindra 88 % de son PIB. C’est-à-dire que, là, nous frôlons la zone dangereuse, la zone qui selon les études qui ont été réalisées notamment par un groupe d’économistes américains, empêchent une croissance soutenue et donc la création d’emplois. J’insiste : et donc la création d’emplois. Il convient donc de mettre en place des règles et des sanctions. Et nous insistons sur les sanctions. Je crois que si le Conseil européen pouvait adopter des mécanismes objectifs et de mise en œuvre quasi automatiques de sanctions, nous gagnerions en équité de traitement entre tous les pays européens et donc nous retrouverions certainement une confiance aujourd’hui érodée à l’égard de l’Europe.

Qu’est-ce qu’il se passe aujourd’hui quand un pays dépasse les critères du Pacte de stabilité ? Nous entrons dans une zone de négociation. C’est-à-dire que les critères deviennent des enjeux politiques. Et il y a des discussions politiques. Il faut dépolitiser les sanctions si les critères du Pacte ne sont pas respectés. C’est donc bien au nom de l’équité et de l’objectivité que nous considérons qu’il faut mettre en place un mécanisme rigoureux de sanctions. Je pense que si nous avancions dans les semaines qui viennent de ce point-de-vue là au niveau européen, nous nous donnerions de nouvelles chances pour accélérer durablement la reprise économique. Dans ce cadre-là, je voudrais insister, et je terminerai ainsi toutes ces questions économiques internationales, je voudrais insister sur la relations entre l’Allemagne et la France. J’avais déjà eu l’occasion de vous le dire avant l’été : pour nous, elle est fondamentale. C’est parce que le lien entre nos deux pays, entre nos deux peuples, entre nos deux économies, entre nos entreprises sera fort que nous pourrons donner vraiment la possibilité à l’Europe d’être compétitive à l’échelle internationale. Et ces dernières semaines, nous avons multiplié les initiatives et les actions pour travailler ensemble entre patronat allemand et patronat français. Et nous allons notamment, dans une très large mesure, préparer ensemble le G20, et notamment le Business Summit du G20 de la présidence française.

Alors, évidemment, tout cela suppose aussi que, dans notre pays, nous nous mettions en ordre de marche pour être des leaders sur ces enjeux économiques et sur la nécessaire consolidation budgétaire de nos économies, c’est-à-dire sur l’assainissement de nos finances publiques.

PLF -PLFSS

Cet assainissement des finances publiques passe par des réformes structurelles, et je vais bientôt aborder la question des retraites, mais cet assainissement passe aussi par une capacité à aborder nos enjeux économiques et fiscaux d’une manière telle que l’emploi, l’emploi et l’emploi soit mis en priorité absolue. Mettre l’emploi en priorité absolue, cela veut dire notamment quand il s’agit de faire des économies budgétaires, surtout ne pas remettre en cause des mécanismes d’allégements de charges via l’instauration de l’annualisation.

Cette mesure, ce dispositif qui est actuellement prévu dans le PLFSS, pourrait, je ne peux jamais être certaine du pire, et donc je suis mesurée et j’utilise volontairement le conditionnel, mais il y a un risque, pourrait avoir des conséquences sur l’emploi dans 6 à 12 mois. Pourquoi ? L’annualisation des allégements de charges va impacter les entreprises de main d’œuvre. Principalement pour ne pas dire exclusivement les entreprises de main d’œuvre. C’est autant de charges en plus sur les entreprises qui embauchent ou qui gèrent des effectifs importants. C’est donc faire peser un risque indirect sur l’emploi. Deuxièmement, mettre l’emploi, l’emploi, l’emploi en priorité absolue, c’est se dire qu’il faut investir dans les produits du futur, dans les besoins du futur, dans les services du futur. Dans tous ceux des produits et des services qui correspondent à la demande d’aujourd’hui ou même, si on peut essayer d’anticiper, à la demande de demain. Beaucoup de choses dans ce domaine sont déjà en œuvre, y compris par le Grand Emprunt. Mais s’attaquer au Crédit Impôt Recherche, c’est vraiment être, de ce point de vue, totalement masochiste. C’est un dispositif qui marche, c’est un dispositif qui, non seulement a permis à beaucoup d’entreprises françaises de maintenir leurs centres de recherche et développement en France, mais qui, en plus, a attiré des laboratoires de recherche des plus grandes entreprises innovantes de la planète, je pense par exemple à Microsoft. Et c’est ce dispositif que, paradoxalement, certains parlementaires voudraient aujourd’hui limer, atténuer. Sur ces deux points-là, le Crédit Impôt Recherche et l’annualisation des allégements de charges, je crois qu’il y a là une approche qui est contraire à tout ce que l’observation objective, statistique des faits économiques met en lumière.

Donc sur le PLF et le PLFSS, nous serons vraiment très très vigilants pour ces deux questions très importantes du Crédit Impôt Recherche et de l’annualisation des allégements de charges. Ce qui ne veut pas dire qu’effectivement, nous considérons qu’il y a un effort à faire sur les finances publiques. Mais cet effort doit passer prioritairement par des contrôles des dépenses, des réductions de dépenses si celles-ci ne sont pas efficaces, ce qui suppose d’ailleurs une bonne évaluation. Et puis par, nous l’avons dit souvent, des réformes structurelles.

Retraites

Et j’aborde ainsi la question du dossier retraites.

J’ai déjà dit beaucoup de choses sur la réforme des retraites. Je me suis demandée ce matin en m’apprêtant à venir vous voir : que puis-je dire sans avoir l’air de me répéter ou bien encore que puis-je dire qui me semble peut-être le plus important aujourd’hui. Alors, ce qui me semble le plus important aujourd’hui, c’est de dire que le texte qui est actuellement en débat au Sénat est un compromis. C’est important d’entendre ça. Ce texte est un compromis. Et à mes yeux un bon compromis. Ce texte est le fruit d’un très long travail. D’un très long travail qui a commencé il y a déjà plusieurs années. D’un travail qui s’est intensifié il y a un an environ au COR, au Conseil d’orientation des retraites, institution paritaire, bipartisane, tripartite, bref, institution qui regroupe toutes les parties prenantes et qui étaient représentées par différentes personnalités à la fois du monde politique de la majorité, de l’opposition, par des personnalités syndicales et par des représentants des organisations patronales. Le COR travaille avec des experts, des statisticiens, des juristes de très haut niveau. Je recommande à tout le monde qui se pose des questions aujourd’hui sur le dossier, d’aller sur le site du Conseil d’orientation des retraites et de relire au moins la synthèse du rapport qu’ils ont publié au printemps dernier. Il y a des données qui sont implacables et qui expliquent les grands équilibres de la réforme et qui montrent que si l’on veut garder le système par répartition, ça c’est effectivement le paramètre qui pourrait être changé, mais si l’on veut garder le système par répartition, l’essentiel de ce qui est dans le texte aujourd’hui, est peut-être la seule voie pour sauver ce système par répartition.

Et si je dis que le texte est un compromis, c’est parce que, à partir de là, il y a eu intégration par le gouvernement de beaucoup d’apports, de beaucoup de réflexions, de beaucoup d’idées qui n’étaient pas au départ des premières esquisses gouvernementales ou même des recommandations du COR. Regardez sur la pénibilité, c’est bien un concept porté par les organisations syndicales qui a été très largement intégré par le gouvernement. Il y a d’autres aspects du texte qui ont ainsi été intégrés, y compris cette proposition récente sur les parents d’au moins 3 enfants. Mesure d’ailleurs tout-à-fait intéressante – mais que je tiens à vous dire – que je classerai plus dans la catégorie des mesures de politique familiale, nataliste que dans la catégorie des mesures en faveur de l’égalité hommes-femmes. C’était une remarque en passant.

Ce texte est donc un compromis. Et un bon compromis. Et je voudrais préciser quelque chose sur la situation et l’impact de ce texte sur les jeunes générations. Sur ceux qui ont aujourd’hui entre 15 et 25 ans. Et dont certains d’entre eux manifestent dans la rue aujourd’hui. Et, permettez-moi de revenir quelques années en arrière. En 2006. En 2006, ceux qui me suivent depuis déjà un certain temps, doivent s’en souvenir, j’étais contre le CPE. J’étais contre le CPE pour une raison très simple qui était que cette forme de contrat de travail n’était pas équitable. Et l’objectif qui était poursuivi alors était d’assouplir le marché du travail, d’introduire de la flexibilité dans le marché du travail. Et j’avais expliqué à l’époque que si je partageais cet objectif et évidemment de plus grande flexibilité sur le marché du travail, il fallait se dire que l’effort de flexibilité devait être partagé par tous. Et c’était injuste que seuls les jeunes de moins de 25 ans soient les porteurs de cet effort de flexibilité. C’était quelque chose qui ne touchait pas tous ceux qui étaient déjà adultes et intégrés dans le marché du travail mais par contre qui aurait du être supporté sur les épaules uniquement des plus jeunes. C’était donc profondément inéquitable. C’était donc au nom de l’équité que j’avais dit mes très grandes réserves sur le CPE. De la même façon, c’est au nom de l’équité que j’estime que cette réforme est une chance pour les nouvelles générations. Si notre pays faisait le choix de maintenir la retraite à 60 ans, la charge sur ceux qui ont aujourd’hui 15, 20, 25 ans, serait deux fois, trois fois plus lourde que celle qu’ont supportée ou que supportent encore les générations qui ont 40, 50, 60 ans. Et c’est parce que je dirais nous, ceux qui avons 50 ans, 40 ans aujourd’hui, sommes prêts à accepter de travailler un peu plus longtemps que la charge pour ceux qui ont 20 ans aujourd’hui sera supportable. Si nous ne faisons pas cet effort, ce sera intenable pour les jeunes générations. Toujours si nous voulons maintenir un système par répartition. J’ai réfléchi très sérieusement et je dirais même très personnellement avec mes équipes ici et avec les membres du Conseil exécutif, mais vraiment aussi je dirais intensément personnellement, à : y-a-t-il une autre solution pour eux ? Je me suis notamment interrogée sur l’intérêt qu’il y aurait pour ces nouvelles générations à jouer non pas sur les bornes d’âges mais sur la durée de cotisations. Et vous voyez bien, en réalité, l’impact sur la retraite de ceux qui ont 20 ans aujourd’hui, si jouait uniquement sur la durée de cotisations. L’âge de sortie du système scolaire est de 21 ans, l’âge d’entrée dans la vie active est une donnée qui n’est pas si aisée à trouver, d’ailleurs, j’appelle l’Insee à fournir peut-être des chiffres que nous ne trouvons pas, mais si on recoupe plusieurs études, on peut estimer que l’âge d’entrée dans la vie active est à 23 ans. L’âge d’insertion professionnelle. Si je prends comme exemple 23 ans aujourd’hui, que j’ajoute les 41 années de cotisations, vous voyez que l’on est déjà à 64. C’est-à-dire que, en réalité, jouer sur les bornes d’âge et passer de 60 à 62 est favorable aux nouvelles générations qui, aujourd’hui, ont un parcours scolaire beaucoup plus long que les anciennes générations. Je crois que c’est une donnée tout-à-fait importante et qu’il est juste de rappeler. Et puis, dans la réflexion que j’ai eue, je me suis aussi beaucoup interrogée sur cette inquiétude que l’on voit chez certains lycéens qui s’expriment et qui consiste à dire : mais si on repousse de deux ans l’âge de départ à la retraite des seniors, est-ce que ça ne veut pas dire que moi, j’aurais encore plus de difficultés, et deux ans peut-être de galère de plus, pour entrer sur le marché du travail ? Souvenons-nous de ce que nous avons fait, nous en France, pendant toutes les années 70, évidemment ils ne peuvent pas s’en souvenir, il fallait moi-même que je lise dans les livres pour bien m’en souvenir, et toutes les années 80 et même encore une partie des années 90 : justement, on a eu ce raisonnement. Face au chômage, on s’est dit : pour réduire le plus possible le chômage des jeunes actifs, organisons des préretraites. Multiplions les mécanismes fiscaux, sociaux, favorables à l’employeur et favorables aussi au salarié, qui permettront de sortir de la vie professionnelle le plus tôt possible des catégories entières de seniors et espérons ainsi que cela favorisera l’entrée plus rapide des jeunes sur le marché du travail. Quel constat nous faisons tous aujourd’hui ? Un, nous avons un taux d’inactivité des seniors parmi les plus élevés de l’Union européenne, et deux, nous pouvons faire le même constat chez les plus jeunes et notamment dans la catégorie des 20-25 ans. Donc, on voit bien que ce mécanisme est en réalité aux antipodes de la façon dont l’économie fonctionne. Et plus on travaille, plus on crée du travail pour les autres. Plus les seniors vont continuer à rester en activité, plus on peut se donner des chances pour accélérer l’entrée des jeunes sur le marché du travail. Il y a d’ailleurs une démonstration assez claire de ce phénomène qui est faite par les Allemands ou d’autres pays en Europe, les Norvégiens par exemple. En Allemagne, vous avez un taux de chômage de 15-24 ans de 11 % alors qu’il est de 22 % en France. Et vous avez un taux d’emploi des seniors de 55-64 ans de 56 % alors qu’il est de 39 % en France. Je ne veux pas vous donner d’autres chiffres, mais évidemment, nous nous tenons à votre disposition pour vous donner ces chiffres. Il y a, en réalité, une corrélation entre le taux d’activité des seniors et le taux d’activité des plus jeunes. Et c’est plutôt cela que nous devons encourager, c’est plutôt cela que nous devons stimuler, c’est plutôt cela que nous devons développer. Et je terminerai en vous disant que je considère que pour nous, les entreprises, il y a avec cette réforme des retraites, un gros travail qui ne fait que commencer. Nous aussi, nous avons des efforts à mener. Nous aussi, nous avons des changements de comportement à installer. Par exemple, faire en sorte que la formation professionnelle ne s’arrête pas à 40 ans. Par exemple aller plus loin encore, même s’il y a eu des progrès fantastiques ces 20 dernières années, mais aller plus loin encore en matière de condition de travail, d’adaptabilité des postes de travail pour les plus anciens. Installer une idée qui circule, que j’ai évoquée maintes fois depuis au moins deux ans, mais installer sérieusement ce concept d’un double-tutorat entre les seniors et les juniors, et les juniors et les seniors. Que les seniors apprennent leur savoir-faire et leur métier aux plus jeunes, mais que les plus jeunes expliquent ce qu’est le Web 2.0 et ce qu’on peut faire aujourd’hui à partir des outils du Net et du numérique. C’est donc, à mon avis, le début de quelque chose de totalement nouveau. C’est peut-être pour cela d’ailleurs que tout ceci suscite beaucoup d’émotions, de craintes, réveille des angoisses qui vont peut-être au-delà même de la réforme des retraites elle-même, des angoisses de niveau de vie, et ces angoisses sont bien souvent fondées. On est à un tournant. Mais pour bien prendre le tournant, il ne faut pas se tromper sur l’analyse objective de la situation. Et si on arrive à faire cette analyse objective, je pense que l’on peut bien amorcer cette nouvelle ère.